Cette fin de janvier rime avec bac blanc pour les élèves de terminale. Alors que le stress commence à monter pour tout le monde, un professeur de philosophie, Frédéric T. Lamoustach, a décidé de se montrer facétieux, et de soumettre un sujet de circonstance à sa classe : faut-il supprimer le ballon d’or ? Voici une copie relevée au hasard parmi celles de ses élèves.

Le 7 janvier dernier, Lionel Messi a reçu son quatrième ballon d’or consécutif, relayant ainsi les légendes Cruyff, Platini et Van Basten – trois trophées chacun – au rang de souvenirs. Les plus jeunes d’entre nous n’ont plus besoin d’aller chercher sur Youtube des vidéos sur Pelé ou Maradona pour voir jouer le meilleur joueur du monde. Mais si le talent de ce génie du football n’est pas à remettre en cause, c’est sur la récompense elle-même que nous pouvons nous interroger. Doit-on conserver un trophée vieillissant, dont la légitimité et l’intérêt commencent à être s’éroder ? Décryptage des enjeux qui gravitent autour de la sphère dorée tant convoitée.

Non ! Conservons le ballon d’or !

Un générateur de héros

Indéniablement, et à tous les niveaux le football est le sport le plus mondialisé. Si les américains gardent jalousement leur Baseball, si les anglais sont les seuls à comprendre le Cricket, s’il faut être européen ou insulaire pour apprécier l’ovalie ; le football, lui, appartient à tout le monde. Chaque continent a ses stars, chaque nation son équipe à supporter, chaque homme en âge de boire une bière a son club de cœur. Alors comment s’y retrouver parmi tous ces footballeurs de talent ? A moins d’être un mordu des statistiques, de regarder tous les championnats majeurs, et de suivre l’actualité du ballon rond au jour le jour, difficile de savoir qui mérite le plus nos acclamations. Pas de panique jeune supporter du dimanche, ne craignez rien Madame, le ballon d’or est là pour vous ! Tous les ans, il élève au rang de demi-dieu le meilleur joueur des douze derniers mois, vous montrant LA référence absolue du football.

Plus encore que ce statut de créateur de héros, le ballon d’or France Football, devenu en 2010 « FIFA ballon d’or », pousse les joueurs qui le convoitent à se surpasser à chaque journée de championnat, pour décrocher le Graal tant convoité. Si Messi et Ronaldo évoluaient dans deux championnats différents, sans le joli scintillement promis au meilleur à la fin de l’année, seraient-ils aussi performants ? Avec 83 buts sur les 58 derniers matchs de Liga, l’argentin marche sur l’eau. Mais peut-être est-ce la concurrence exacerbée de Cristiano (67 buts en 58 matchs) qui lui permet d’atteindre ce tel niveau. A n’en pas douter, la promesse de se voir en or en janvier transcende les qualités des joueurs. Ce trophée étant d’autant plus glorifiant qu’il échappe à la pieuvre du ‘foot-business’, car il est dépourvu de dotation financière. Cette récompense permet donc de valoriser les performances avec un autre moyen que l’argent, et ça, c’est bien.

Un mois après le drame, faut il supprimer le ballon d’or ?Pourquoi pas le foot ?

Si les trophées contribuent indubitablement à la construction des légendes de ces joueurs hors normes, considérer qu’il faut conserver le ballon d’or uniquement de par sa capacité à générer (et récompenser) des héros est un peu réducteur.

Retournons donc la question : et pourquoi pas le ballon d’or ? Le football est un sport à part, certes, mais pourquoi serait-il le seul sport collectif où l’on ne récompenserait pas ses plus brillants ambassadeurs ? Le titre de MVP(1) sacre le meilleur joueur de la saison en NBA, NHL, NFL, et en volleyball ; celui de meilleur joueur du Monde IRB(2) sacre le rugbyman le plus performant… Pourquoi le sport le plus populaire du monde se détournerait-il de ces récompenses individuelles ? Elles n’effacent pas l’aspect collectif de la discipline, mais permettent simplement de braquer un projecteur mérité sur ceux qui égayent nos weekends passé devant la télé. Même si un Sedan-Châteauroux répand une bonne odeur de terroir empreinte de nostalgie (pour ceux qui se souviennent qu’ils jouaient tous deux en D1), voir s’affronter Barcelone et le Real est quand même plus excitant.

Une institution indéboulonnable

Présent dans le paysage footballistique depuis sa création en 1956 par France Football, la remise annuelle du trophée fait maintenant figure de rendez-vous médiatique traditionnel, et incontournable. Se priver d’une telle institution serait perçu comme un crime de lèse-majesté par le grand public, qui attend de voir son champion sacré ; comme par les médias, qui trouvent en ce ballon d’or de quoi remplir leurs pages sport de spéculations sur le nom de l’Elu, et ce depuis le mois de décembre. Comme les acteurs et les réalisateurs paradent en grande tenue sur la croisette, cette cérémonie nous offre de voir les athlètes loin de leur short sale, et de leur maillot cachant un t-shirt ‘Maman je t’aime’ (ou d’autres âneries, type « why always me(3) » ?).

Le ballon d’or met un peu de paillettes dans le quotidien du footballeur et du journaliste ; il donne un visage sympathique à un sport souvent décrié ; et peut être même source d’inspiration pour d’autres récompenses dérivées, comme le ‘ballon de plomb’ et le ‘ballon d’eau fraiche’ créés par le site des cahiers du foot(4). Et avec plus de cinquante ans d’existence c’est une institution devenue indéboulonnable. Qui oserait supprimer le festival de Cannes ?

Oui ! Supprimons le ballon d’or !

Une récompense qui n’a pas lieu d’être

Si les autres sports collectifs sacrent eux aussi leurs meilleurs représentants, est-ce pour autant une bonne idée de calquer le même modèle pour un football doté d’un particularisme très prononcé ? Entrés dans l’univers du ballon rond de plus en plus jeunes, les aspirants champions n’ont pas un recul semblable à celui de sportifs se professionnalisant dans leur disciplines sur le tard. Le système de valeurs est ainsi construit uniquement sur la concurrence, et la réussite individuelle, afin d’intégrer les centres de formation, et surtout d’en sortir vers les équipes premières. Cristalliser cette lutte individuelle au plus haut niveau par une récompense suprême n’est pas un service à rendre pour le collectif. Le joueur pressenti pour décrocher le ballon d’or peut tenter -même inconsciemment – de se servir de l’équipe comme piédestal pour la mise en lumière de son talent individuel. L’influence oscillante et l’individualisme de Ronaldo avec la sélection portugaise en est un exemple. Cet individualisme transparait au grand jour dans des campagnes de communication insensées, parfois soutenues par les entraineurs et les dirigeants. Morceau choisi, l’humilité selon Ronaldo: «Tout le monde devrait avoir cet objectif, dans quelque domaine que ce soit. J’essaie d’être quelqu’un de bien, quelqu’un que la majorité des gens apprécieraient. Mais montrer trop d’humilité est un défaut. Les gens m’aiment ou me détestent. Même Dieu ne peut plaire à tout le monde.»

Il ne faut pas oublier non plus que le premier objectif fut d’ordre commercial : le ballon d’or fut le principal levier qui boosta les ventes du bihebdomadaire au milieu des années soixante. Et comme la stratégie a fonctionné, elle a naturellement débouché sur d’autres récompenses, types ballon d’or africain ; étoile d’or ; joueur/ entraineur français de l’année ; meilleure sélection par continent ; chacune trouvant naissance comme des palliatifs au déclin amorcé de la presse papier.

Un trophée qui ne récompense pas le meilleur

Cette quête de gloire, par son obtention est d’autant plus fausse que, contrairement aux récompenses des autres sports, le ballon d’or ne sacre pas le joueur le plus performant. En effet, le talent brut ne représente qu’un critère sur quatre, et est donc nivelé par les autres que sont le palmarès, le choix de carrière et le fair-play sur et hors du terrain. Théoriquement donc, un joueur moyen et sympathique, qui profite des performances de son équipe pour se faire transférer dans un club pour huppé, a plus de chance d’être élu qu’un génie du football au mauvais caractère. C’est comme cela que des Henri, Xavi, Iniesta, Lampard, Maldini, Gerrard, Buffon et autre Kahn ne seront jamais sacrés, alors que des joueurs moins talentueux comme Owen, Nedved, Chevtchenko ou Cannavaro furent récompensés.

L’exemple de (2006) permet de rebondir sur une autre preuve marquante que le ballon d’or est un trophée qui ne récompense pas le meilleur. Il est, avec Franz Beckenbauer (1972) et Matthias Sammer (1996), le seul défenseur élu. On compte également un seul gardien, (1963), soit quatre joueurs à vocation défensive parmi les cinquante-sept lauréats. Dans un éclair de lucidité, Domenech lance en 2006 « le ballon d’or, symbole d’individualisme, ne devrait pas exister. Ou alors un par ligne ». Conclusion, il ne fait pas bon être arrière quand on veut tirer son épingle du jeu…

On passera en revanche sous silence le fait qu’un non européen ne pouvait pas gagner la récompense avant 1995. Après tout, Pelé, Maradonna, Roger Milla, Eusébio et Socrates n’avaient pas besoin de mettre un costume à poids pour être considérés comme les meilleurs.

Une élection sans légitimité

Le ballon d’or, pour ne pas toujours mettre en avant le joueur le plus doué de l’année, perd en crédibilité. Les origines de ce manque de légitimité prennent racine dans le vote en lui-même. Autopsions les mécanismes de l’élection : 208 journalistes (un par pays), 208 sélectionneurs et 208 capitaines des sélections nationales votent pour leur trio de tête. Le joueur qui obtient le plus de points parmi ce consensus mou est désigné ballon d’or. Ce suffrage indirect semble vouloir dire qu’être la grande gueule du vestiaire, que faire un édito en une du canard local ou que poser ses fesses une fois par mois sur un banc de touche confère une expertise footballistique inégalable. Admettons.

Mais il ne faut pas en revanche être dupe sur le caractère politique des choix des électeurs. Si personne n’a le droit de voter pour un joueur de sa propre nation, il est certain que des critères autres que les quatre officiels rentrent en compte au moment de remplir son petit papier. Prenons deux exemples significatifs : fin 2006, Raymond Domenech, la finale perdue toujours en travers de la gorge, ne nomine aucun italien. Si l’élection de Cannavaro a fait débat, sa présence dans les trois finalistes (et/ou éventuellement celle de Buffon) semblait pourtant légitime. Autre exemple, cette année, le capitaine français Hugo Lloris a mis Iker Casillas en premier choix. D’aucun diraient que le filtre de son jugement a pu être biaisé par la proximité de leur poste. Ces deux manifestations d’originalité ne font pas figure de norme, mais elles mettent en exergue l’influence de critères bien étrangers au talent dans la décision finale.

Un mois après le drame, faut il supprimer le ballon d’or ?

Finalement, si les arguments dénonçant le ballon d’or sont recevables, la possibilité à court terme de voir une disparition du trophée est bien maigre. Ne serait-ce par la force de l’habitude, pour le grand public, ou par la manne qu’il génère pour les médias(5), il semble ancré trop profondément dans le paysage footballistique mondial. Alors faut-il modifier la formule ou le circuit d’attribution ? Le débat est ouvert. Quoi qu’il en soit, s’il est conservé en l’état, la cheminée de Lionel Messi va finir par être encombrée.

Pour la petite histoire, notre envoyé spécial a pu savoir que la note finale était de 6/20, le professeur Frédéric T. Lamoustach n’ayant pas relevé certains mots clef qu’il attendait, comme par exemple ‘spectacularité de la Ligue 1‘ ou ‘magie de la coupe de la Ligue’.

Un mois après le drame, faut il supprimer le ballon d’or ?

(1)    Most Valuable Player
(2)    International Rugby Board
(3)    Après avoir insulté son entraineur, avoir lancé des fléchettes sur des membres de son club, mis le feu à sa maison, s’être battu pendant dix minutes contre une chasuble récalcitrante, le mancunien Mario Balotelli s’est étonné de sa malchance via un t-shirt dévoilé après un but.
(4)    Créé en 2003, le ballon de plomb est l’alter égo du ballon d’or. Son compère d’eau fraiche récompense le joueur en fonction de son fair-play, de sa fidélité au club, et de sa modestie. Les lauréats 2012 sont respectivement Issam Jemâa et Arnaud Le Lan.
(5)    Selon certaines sources, le ballon d’or représente un tiers des sujets de Téléfoot, les deux autres tiers étant des reportages exclusifs ‘au cœur des Éléphants avec Didier Drogba’ et ‘Neymar à Barcelone, c’est fait’.

Tanguy Camus

Tanguy Camus
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