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Lettre-hommage : j’ai essayé d’expliquer Loulou Nicollin à mon fils

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Lettre-hommage : j’ai essayé d’expliquer Loulou Nicollin à mon fils

Mon fils. Depuis que tu es venu au monde, pas une seule journée ne s’est achevée sans que je ne parle de football avec toi. Je pense avoir fait ce que chaque amoureux de ce ballon fait avec celui qui devra prendre demain le relai. J’ai d’abord pris soin de te transmettre mes couleurs, celles de notre club et n’ai pas pris le risque de te parler des autres belles équipes, des autres légendes, des autres pages qui méritent qu’un père prenne le temps de les raconter à son enfant.

Mais aujourd’hui ton père a pleuré et pour une fois, ce n’était pas à cause de Bastia mais d’un homme imposant dont on annonçait le décès en ouverture des informations. Pour la première fois, tu m’as vu les yeux humides, et les poings serrés, cherchant à qui en vouloir et à quoi repenser.

Il est peut-être enfin temps, par la force des choses et la tragédie du sort, que tu entendes parler de ce qui permet au football de ne pas être qu’un sport. De ces hommes qui ont jalonné l’histoire de cette passion commune et qui lui ont, par leurs œuvres et leurs âmes, donné ses plus belles lettres de noblesse.

Si depuis ta naissance, nous mangeons et dormons « foot », c’est parce qu’il a existé des hommes comme ce bon vivant qui vient de nous quitter. Car quand je pense à ce football que j’aime, à cette authenticité que je recherche, à cette nature profonde des hommes de la terre qui valent tous les plans de carrière et les budgets prévisionnels du monde, je pense à Louis Nicollin.

Je ne vais pas t’imposer des lignes entières retraçant sa biographie, une vulgaire page Wikipedia te l’enseignera convenablement. Elle synthétisera les grandes lignes de ce président qui pris la direction d’un club en 8ème division pour le faire monter sur le toit de France un soir de printemps 2012.

Aujourd’hui, c’est de la vie dont je dois te parler. Chaque homme qui porte le football français dans son cœur a en ce moment une pensée, une larme, une émotion ou un sanglot pour ce témoin d’un temps révolu. Il faut dire que ces dernières années, le football a tellement cédé aux sirènes d’un football dématérialisé, financiarisé, que nous sommes devenus des amoureux sous assistance respiratoire, prêts à tout pour saisir le peu d’oxygène humain qui jaillissait encore des entrailles du football.

Au milieu de la bienséance, du « politiquement correct », des PowerPoint, Loulou Nicollin était ce souffle de vie qui nous tenait un peu encore en haleine. Il est le dernier pilier d’un football qui s’en va. Ce football qui faisait la place aux belles histoires, aux petites villes qui tenaient la dragée haute aux grandes agglomérations, à un monde où Auxerre ou Guingamp peuvent triompher de Paris et Lyon, à un président de club qui pouvait dire exactement ce qu’il pensait, dans les termes qui lui venaient, sans que personne ne remette sa légitimité en cause.

En vérité, Loulou a réalisé le rêve de millions de personnes. Il a réussi à bâtir un club, des succès sur de solides fondations tout en restant profondément cet homme sincère qui n’enverra personne pour vous dire quelques vérités, justifiées ou non.

Combien de présidents ont surjoué la carte de la crédibilité tout en étant incapable d’être efficace ? Combien de comptables frustrés ont rêvé de pouvoir un jour endosser le costume du tribun authentique ? Nicollin a triomphé dans le football français en jean et en nous envoyant chier, tous. Face à un tel panache, mon fils, on s’est tous inclinés.

Les hommes dignes saluaient au contraire la prouesse d’une honnêteté qui passe aujourd’hui pour de la folie.

C’est vrai qu’il fallait en avoir une belle paire pour s’opposer à cet ouragan d’humanité et d’excès. Il insultait ceux qui l’embêtaient, mais toujours avec respect et une pointe d’humour. Ils rentraient tête baissée dans le moindre obstacle qui s’opposait à son passage, mais jamais il n’aurait été de marbre face à l’injustice.

Les moralistes et donneurs de leçon de toute nature lui ont souvent reproché son « franc parler », sa manière de traiter les uns de « tapettes » et les autres de « bites ». Toujours à la limite, il n’a jamais sonné faux. Les hommes dignes saluaient au contraire la prouesse d’une honnêteté qui passe aujourd’hui pour de la folie.

Mais Nicollin était en fait le seul véritable démocrate et égalitaire de ce football capitaliste. Face à lui, que vous soyez champion ou profane, vous pouviez avoir la même affection d’une main douce ou la même secousse d’une poigne rude. C’est en restant lui-même qu’il s’est fait aimer de tous, qu’il s’est constitué cette incroyable collection de maillots donc ces chanceux enfants héritent désormais, un trésor sans comparaison.

Ceux qui voient en lui un sanguin, un Méditerranéen sans réflexion se trompent sur toute la ligne. Derrière la façade d’un personnage attachant et bouillant, il laisse un club solidement implanté dans le paysage du football français. Qui peut défendre un tel bilan ?

Aujourd’hui mon fils, un homme est mort. Il transpirait tellement de vérité. Son côté entier, sa manière d’occuper l’espace par le physique et le verbe ont créé ce sentiment particulier, sans le connaître, nous l’avons tous en nous. C’est donc une partie de nous qui prend le large ce soir.

Une seule chose peut apaiser notre peine, une seule demi-certitude. Si demain, la mort venait à frapper à ma porte, nous savons désormais qu’il y aura tout là-haut, autour d’une bonne table et d’une bonne assiette, Loulou Nicollin pour nous accueillir. Il sera alors temps pour nous de lui dire combien nous l’avons aimé au-delà de tout.

Mon fils, la France du football a perdu des héros cette année. Kopa il y a quelques mois, Stéphane Paille il y a quelques heures. Demain, nous connaîtrons une aube sans Louis Nicollin, mais un crépuscule sous son regard bienveillant.

Si tu dois avoir une pensée avant de t’endormir, pour une fois, je t’autorise à ne pas l’avoir pour les victoires de notre club mais pour cet homme qui mérite que des enfants pensent à lui, même s’ils ne l’ont pas connu. Et quand ton père t’accompagnera pour la première fois en déplacement à la Mosson, lorsque tu auras l’âge de regarder la Paillade droit dans les yeux, on lèvera les notres encore plus haut pour saluer ce gros con de Loulou qui va tant nous manquer et à qui l’on doit tant.

Le football est mon objet de recherches (doctorant en droit sur les mesures à l'encontre des supporters et les risques d'atteinte aux droits et libertés), d'écrits (correspondant pour le quotidien Corse-Matin) et de passion (amoureux inconditionnel du Sporting Club de Bastia)

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