Chronique d’une soirée #UCL à Belgrade : gypsies, Brice et banderole

Il y a un an, je suis parti en voyage deux semaines dans les Balkans, et comme à chaque voyage, j’essaie d’assister à au moins un match de football local. L’année dernière, Belgrade n’a pas échappé à cette habitude. Je souhaitais partager cette expérience.

Je savais depuis longtemps que cette ville était une ville qui respire le foot, avec ses deux monstres sacrés, le Partizan et l’Étoile Rouge. Je penchais plutôt pour l’Étoile Rouge, de part son histoire, mais surtout son nom improbable et très évocateur, Étoile Rouge. Faute de choix, et étant à Belgrade un mercredi (soirée de Ligue des Champions), le Partizan jouait à domicile contre Ludogorets Razgrad (club d’une ville d’à peine 35 000 âmes de l’intérieur du pays, Razgrad, ce qui en fait la 29ème ville de Bulgarie !), le champion de Bulgarie pour le 3ème tour de qualification entre clubs champions. Ok, va pour le Partizan.

Nous avons atterri dans une auberge de jeunesse très sympathique et agréable. Parmi les jeunes gars qui bossaient là-bas, il y avait bien entendu un fanatique du Partizan. Banco, il avait l’air sympa, j’irai avec lui voir le match ! Pour la petite anecdote, ce gars s’appelait Dejan et il me racontera plus tard qu’il doit son prénom au mythique joueur Dejan Savicevic, ex-joueur de … l’Étoile Rouge. Pendant deux jours il devait apporter les places pour ne pas faire la queue au stade, pour finalement nous rendre 4 heures avant le match prendre les places… Un autre gars serbe, avec des dreadlocks (assez original en Serbie pour être souligné), lui aussi fanatique du Partizan et travaillant à l’auberge nous a accompagnés, très sympathique également. Enfin, un Allemand plutôt réservé et n’aimant pas trop le foot nous a accompagné lui aussi, car je le cite, « il n’avait rien à faire ».

Chronique d’une soirée #UCL à Belgrade : gypsies, Brice et banderole

Le fait d’arriver bien en avance nous a permis de vider quelques bières, mais aussi de discuter football et surtout histoire du football. En échangeant surtout avec le Serbe aux dreadlocks, j’apprends que le Partizan serait le club le plus titré d’Europe, toutes catégories confondues (nationales, européennes, internationales, régionales, sous-régionales, féminines, -4 ans)… mais aussi tous sports confondus ! Faut pas déconner non plus ! Cela pose quand même certaines bases sur deux points. Le Partizan est un grand club, au sens multisports en tout cas, et serait même plus titré que le Barça, qui est quand même la référence en terme de titres et structures multisports (il y a même une équipe cycliste au Barça !). Et ensuite, les Serbes, voire les ex-Yougoslaves, sont fous, je dirais même fadas de sports, surtout collectifs. Les supporters connaissent presque tout autant la compo et l’effectif complet de l’équipe de basket du Partizan que ceux de l’équipe de foot, ils achètent même des places pour des matchs de water-polo (alors qu’à Marseille, avec le meilleur club de France et un bon club européen et des places gratuites, les tribunes sont vides). J’ai même plus tard croisé dans les tribunes un supporter vêtu d’un t-shirt du Partizan section water-polo. Même si cette passion pour les sports collectifs dans les Balkans est de notoriété commune, elle est impressionnante et très belle à voir de ses propres yeux.

Le Partizan, premier club à jouer la Coupe des Clubs Champions

J’ai appris que le Partizan est l’un des deux protagonistes du tout premier match officiel de coupe d’Europe, contre le Sporting Portugal, à Lisbonne, en 1955. Histoire, quand tu nous tiens !

Il me parle du rival historique bien entendu, l’Étoile Rouge, qui serait le club des « gypsies » (« gitans » en anglais, et qui est apparemment une insulte pour tout ici…). En résumé, les supporters de l’Étoile Rouge seraient des « pouilleux », qui pour ne rien arranger, écouteraient de la mauvaise musique, le turbofolk, un mélange de rythmes et mélodies turcs, grecs et serbes, il est vrai pas très joli à écouter. En opposition, le Partizan est au contraire un club ouvertement rock, dont plusieurs importants groupes de rock internationaux se disent supporters. L’Étoile Rouge est à l’origine le club de la police yougoslave, et le Partizan, fondé par les résistants antifascistes de la seconde guerre mondiale est originellement le club de l’armée. À choisir entre la police et l’armée, mon ami serbe me dit qu’il préfère quand même l’armée.

Cette rivalité est historique et très importante alors que les stades des deux clubs ne sont distants que de 500 mètres ! On peut même voir depuis les tribunes du Partizan les poteaux d’éclairage du stade de l’Étoile Rouge, auto-surnommé « Marakana », pourtant à peine plus grand que celui du Partizan.

Concernant la rivalité et son actualité, le Partizan n’a fini que deuxième du championnat serbe 2013-2014, et c’est pourtant lui qui représente le pays ce soir-là en Ligue des Champions. Il doit sa place au fait que l’Étoile Rouge, champion en titre, a été disqualifié par l’UEFA pour manquement au Fair-Play financier. En gros, il est très endetté. Les partizanistes se plaignent en disant que le titre aurait également dû leur être retiré, argument qui se tient.

« Vidic ? It’s a fucking gipsy » Cliquer pour tweeter

Nous avons passé en revue les joueurs serbes d’hier et d’aujourd’hui. Il me demandait à chaque fois si je connaissais tel ou tel joueur et c’était la plupart du temps le cas (entre autres, Kezman, Stankovic, Stojkovic l’éphémère remplaçant de Landreau à Nantes, etc.), Il me demande ensuite si je connais Vidic, je lui réponds bien évidemment que oui, et il me répond « it’s a fucking gipsy », ce qui signifie que c’est un ancien de l’Étoile Rouge. Et là il enchaine les noms, comme par exemple Bisevac, et sa réponse est toujours « gypsy ! », avec une espèce de petite agressivité naissante, très étrange pour un mec qui avait l’air si doux à peine deux heures auparavant.

La grande masse des supporters arrive petit à petit, la plupart ne parlant pas anglais. Ils se rendent vite compte que je ne suis pas du coin et que je suis français. Ils me parlent de feu Brice Taton, en disant qu’il embrassait un autre gars et que c’est pour cela qu’ils l’ont poursuivi, avec une fierté telle qu’on aurait dit qu’ils avaient fait une bonne action. Un autre supporter nous dit qu’en Serbie « nous n’aimons pas les homosexuels » tout aussi fièrement. Dans la foulée j’apprends qu’il est militant et adhérent du parti au pouvoir, officiellement de centre gauche et nous montre sa carte. C’est du lourd d’entrée ! Je sens mon ami serbe de l’auberge assez gêné. Je lui dis que je comprends sa gêne et que l’on arrête de parler politique. Putain d’Allemand qui pose des questions de politique à l’extérieur d’un stade, et en Serbie en plus (!!!).

Je vois quelques gars avec des t-shirts du PAOK et d’autres avec des t-shirts et écharpes du CSKA Moscou. Mes collègues m’expliqueront plus tard que c’est à cause des alliances avec les supporters de ces deux équipes, comme cela peut se faire en Pologne aussi par exemple, mais plutôt avec des équipes du championnat national. Solidarité orthodoxe pour le Partizan j’imagine.

Dieu, Doom et un maillot trop grand

Une fois dans le stade, chaude ambiance., les chants commencent. Beaucoup de gars torse nu, un kapo plus loin assez baraqué à faire peur, crâne rasé bien évidemment. On peut signaler qu’il y a, comme je m’y attendais, peu de femmes en tribune.

Une trentaine de supporters à tout casser du Ludogorets a fait le déplacement, alors que les deux pays sont pourtant limitrophes. Ils ont pour eux une tribune presque entière. Ils ont installé en bas de la tribune leurs drapeaux, bâches et écharpes.

Chronique d’une soirée #UCL à Belgrade : gypsies, Brice et banderole

La tribune visiteur en blanc. On peut facilement compter plus du triple de stadiers et policiers que de supporters bulgares.

20ème minute, le stade ayant une piste d’athlétisme, si l’on peut encore l’appeler comme ça vu son état, trois supporters y font irruption sans être inquiétés. Où vont-ils comme ça ? Pas sur la pelouse, mais en direction des supporters bulgares pour tenter de leur piquer une bâche ! Scène surréaliste, digne du jeu Doom dans le mode « voler le drapeau ». Les gars, une fois leur tentative avortée rentrent dans la tribune sans se faire arrêter par les stadiers qui sont en colonne de l’autre côté (mais a quoi servent-ils vraiment ??). Au même moment, but du Ludogorets que je perds. C’est vrai que jusqu’à maintenant le spectacle était surtout en tribunes. 1-0 pour les Bulgares. Dans la foulée, deux minutes plus tard, ils doublent la mise. Doublé pour Marcelinho (non, pas celui de l’OM).

Entretemps, un gars bien bourré à côté me demande d’où je viens, je lui dis de France et il me répond un truc du genre « on n’a pas peur de la police, tu sais ce qu’on fait aux Français » (il se réfère bien sûr à Brice Taton, dont apparemment tous les supporters du Partizan et les Serbes en général connaissent le nom et le prénom, bien plus qu’en France). Je lui dis que je suis de Marseille et cela semble calmer un peu ses ardeurs.

28ème minute, un supporter du Partizan arrive sur le côté de la tribune visiteur (mais que fait la police ?) et arrive finalement à piquer une bâche des Bulgares, en toute impunité.

La police commence à se mobiliser en bas de notre tribune et de la tribune visiteur, de nouveaux stadiers viennent en renfort (même si je ne vois toujours pas à quoi ils servent). Je décide de prendre une photo montrant le contraste entre le nombre de supporters adverses et le nombre de policiers – il doit y avoir le double de policiers – et le gars bourré qui voulait me tabasser pour être de la même nationalité que Brice Taton, me dit « No photo ! » Je crois comprendre que c’est pour éviter d’avoir des ennuis avec l’UEFA ou d’autres autorités.

Plus tard, je prends une photo plutôt de la tribune opposée, avec un beau et grand tifo des Serbes, et j’ai droit à la même réflexion, pas de photo. Je prenais pourtant en photo de belles choses cette fois, en tout cas plus valorisante pour l’image du club et de ses supporters mais bon… Voici quand même la photo :

Chronique d’une soirée #UCL à Belgrade : gypsies, Brice et banderole

Photo du tifo du Partizan qui m’a valu des menaces

Puis, deux buts en cinq minutes, coup sur coup, du Partizan. L’atmosphère chauffe et les chants s’intensifient, ça donne la chaire de poule ! Magnifique ! Ils ont en plus leurs propres chants ! Pas de reprises de chants de supporters italiens ou anglais par exemple. On a même eu droit a une version supporters de Bella Ciao, ce qui vu la tête des supporters est assez ironique.

Fin de mi-temps étrange sur le terrain, un joueur du Partizan se fait exclure, pour une petite baffe pas très violente, mais suffisamment intentionnelle et visible pour que l’arbitre bélarusse (c’est décidément un match très slave) de la rencontre décide de l’exclure, mais nous ne l’apprendrons qu’une fois rentré à l’auberge. Mes collègues serbes, ainsi qu’une très grande partie du stade ne se sont même pas rendus compte du carton rouge.

Au cours de la mi-temps j’ai pu apercevoir un supporter portant un t-shirt avec écrit en cyrillique « Grâce à Dieu, je suis Serbe ». Ils sont fous ces Serbes, ils sont fous ! Je vois des logos politiques pas très recommandables. Puis nous avons eu droit à un début « d’embrouille », pour une histoire de ballon arrivé dans les tribunes qu’un supporter a conservé alors que les autres lui demandaient de le rendre car ça porterait malheur de le conserver. Ils sont fous ces Serbes, ils sont fous !

Grâce à Dieu, je suis Serbe Cliquer pour tweeter

La deuxième mi-temps n’a eu que peu d’intérêt, car le Partizan n’a pas réussi à mettre ce but libérateur, la faute à un niveau de jeu assez faible techniquement, mais j’ai compris bien après le match qu’ils jouaient à 10 contre 11, ce qui nuance mon analyse de cette deuxième mi-temps. L’ambiance était toujours aussi folle. Même si les Serbes ont frisé la correctionnelle, les Bulgares étant (très) maladroits et ayant mis un double poteau. Il faut dire que nous avons eu une première mi-temps pleine de rebondissements, avec notamment 4 buts, alors que la deuxième, sans but, aura forcément été moins spectaculaire.

J’ai pu apprécier plus en deuxième mi-temps un beau futur talent serbe, de 17 ans à peine, qui donnait d’ailleurs l’amusante sensation sur le terrain d’avoir un maillot trop grand. Les supporters serbes disent que la Juventus serait déjà sur les rangs. Un beau joueur, élégant balle au pied, rapide, un pur ailier. Il est d’ailleurs devenu il y a un an le plus jeune international serbe de l’histoire. Son nom, à retenir, Andrija Živković. Depuis ce match il est devenu champion du monde des -20 ans en juin en Nouvelle-Zélande avec l’équipe de Serbie avec deux de ses collègues du Partizan.

Le coup-franc de Zivkovic, élu plus beau but de la coupe du monde U20 en juin

Déception à la fin du match, mais le Partizan ne méritait pas de passer au vu de leur prestation. La Ligue des Champions continue donc sans club serbe, mais avec un club bulgare, dont les supporters continueront l’aventure avec une banderole en moins !

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