Football et philosophie : quand Socrate rencontre Luis Fernandez

Drôle de découverte que le bouquin de Gilles Versisch « De la tête aux pieds ». En s’appuyant sur de vastes thématiques (la liberté, le rôle de l’artiste, la quête de justice…), l’auteur aborde de nombreux sujets qui rappellent nos années de terminale.

Jusqu’ici, rien ne semble séparer l’ouvrage d’un énième manuel de philo, tentant d’expliquer brièvement certaines théories et de laisser graver en nos mémoires quelques noms d’illustres penseurs, histoire que l’on puisse se faire mousser en société. On ne peut pas le nier, t’as fatalement l’air plus brillant en citant Socrate que Luis Fernandes. Soit. Sauf que, désormais, tu pourras lier les deux. L’intérêt de l’ouvrage réside dans sa faculté à aborder de nombreux thèmes philosophiques, donc, mais en s’appuyant largement sur le football. D’évènements historiques (les mains de Maradona ou d’Henry) en règles de jeu (l’arbitre, le hors jeu), de figures emblématiques (Zidane) en parties prenantes (fédération, supporters), Versisch use de toute sa culture football pour redonner de l’ampleur et du sens à des situations pour lesquelles il devient complexe de prendre du recul.

Je m’explique en citant un des chapitres de l’ouvrage : le hors-jeu. Il est communément admis que cette règle excessivement complexe, maintes fois remaniée, constitue l’une des clés du football. Certains militent pour sa suppression arguant l’avènement d’un football plus offensif et spectaculaire. Les attaquant prétendraient, quant à eux, que sans cette règle, ils seraient plus libres et auraient plus d’amplitude à « faire ce qu’ils veulent » pour marquer. Le hors-jeu serait-il « liberticide » sous prétexte qu’il empêche les attaquants de faire ce qu’ils veulent ?

Faire ce qu’on veut, ce n’est pas être libre, c’est vivre en fonction de ses besoins et de ses désirs. Cliquer pour tweeter

L’auteur nous explique alors qu’il est important d’évacuer la distinction entre le plaisir et la liberté. Faire ce qu’on veut, ce n’est pas être libre, c’est vivre en fonction de ses besoins et de ses désirs. Se lever tardivement ou arrêter un effort physique à n’importe quel moment ne constituent pas une liberté, bien au contraire. Car dans ces cas précis, nous répondons nécessairement à un arbitrage : celui qui se lève tard répond de sa fatigue alors que celui qui coupe son effort subit son souffle court. Ainsi, agir selon son bon vouloir ne serait pas un gage de liberté. Rousseau, dans le « Du Contrat Social », nous apprend que le fait de s’imposer des règles serait un pas vers la liberté, car on ne répondrait alors qu’à sa propre volonté (dans le texte : « l’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté »). On pourrait manger à n’importe quelle heure, or on dompte sa faim en s’astreignant à des horaires précis : là se situe la liberté. Ainsi, le hors jeu est un élément contraignant pour le plaisir de certains mais n’est en aucun point liberticide puisqu’il s’agit d’une règle qu’on accepte volontairement.

Sur le plan strictement sportif, le hors jeu constitue également l’un des clés du déroulement du jeu, et de fait, des éléments structurants du football. Quid de la stratégie s’il suffisait de camper devant le but pour marquer ? Plus besoin de jeu de possession ou de pressing : on place deux colosses forts en pointure, du genre Jan Koller / Peter Crouch dans la surface !  On ne s’étonneraot pas que Kamil Glick devienne meilleur passeur du championnat avec de longues ogives vers l’avant. On se risquerait alors à jouer à un gagne terrain, où les plus gros coups de tatanes seraient récompensés. Quid de la solidarité sans l’effort de groupe, les ambitions de construction du jeu où chacun participe à échafauder une remontée de balle et une offensive… ? Il faut donc concevoir le hors jeu, comme une contrainte nécessaire au jeu, un prérequis auquel on se soumet librement et qui constitue l’une des clés de la créativité du sport.

Voici, résumé en quelques lignes, l’un des développements soutenus par l’auteur. Dans un langage châtié de bistrot, le football s’échappe du terrain et prend une forme inédite. L’arbitre interroge le rapport à la justice, la professionnalisation questionne les intérêts moraux et la promotion des valeurs du sport, le supportérisme intrigue quant aux rapports entre les fans et leurs nations… Si la qualité des chapitres est assez inégale, je vous invite à découvrir cet ouvrage relativement court, écrit sans aucune langue de bois, et qui ouvre largement le débat sur de nombreux sujets. A ce titre, le dernier chapitre demeure le point culminant du livre : il y est question du statut de l’artiste sportif et de son traitement par la société. Pourquoi le statut d’artiste protège t’il autant ? Pourquoi pardonne t’on autant à nos artistes ?  Il va sans dire que Thierry Henry n’est pas à classer dans de la caste des intouchables dont fait partie Zidane. Comment expliquer le bashing organisé contre Thierry Henry pour sa main face à l’Irlande en 2009 alors que l’attentat de Zizou sur Matterrazi en 2006, n’a laissé que peu traces sur l’éclatant blason de sa notoriété ?  Réponse en librairie.

Le football est un pan de notre quotidien. Il est parfois difficile de s’en détacher et de l’analyser autrement que par les résultats et les évènements ayant lieu au cours d’une saison. L’objet en lui même renferme pourtant bien plus de subtilités qui n’y paraît et rassemble de nombreux sujets sociétaux (nation, justice, consumérisme…). Ouvrir le football à la philosophie, c’est à dire exercer sa raison autour des différents éléments constitutifs de ce sport, ce n’est pas céder à la tentation d’alourdir le dialogue en citant Hobbes, Nietzsche ou Constant, mais s’offrir à la richesse de ce que cet objet renferme. Comme dirait Monsieur Lacroix, c’est « une élégante manière d’élever le débat sans pour autant le perdre de vue ».

PS : À ce titre, les Monty Python ont également traité de la question du football et de la philosophie…

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