Yougoslavie : 13 mai 1990 : le Dinamo de Zagreb (capitale de la Croatie tout récemment constituée) reçoit le club de la capitale l’Etoile Rouge de Belgrade dans son stade Maksimir (dont la traduction est : « un maximum de paix »).

Si le match est sans enjeu sportif, l’Etoile Rouge est sûre de terminer première et Zagreb seconde. La tension est à son maximum dans le stade. En effet, les 2 groupes de supporters – les Bad Blue Boys (BBB) pour le Dinamo et les « Delije » (« Les héros en Serbe) côté Etoile Rouge – sont ouvertement nationalistes, multiplient les provocations les uns envers les autres depuis des années.  Ces derniers sont un groupe de supporters récent, ils sont l’émanation de la fusion, en 1989, de trois groupes principaux de supporters de l’Etoile Rouge : les Ultras, les Red Devils et les Zulus Warrior[1]. Jouant de la popularité de ce groupe de supporters et de l’influence qu’il pourrait avoir sur le reste de la société, Slobodan Milosevic, le dirigeant Serbe, décide de placer à leur tête un proche, Zeljko Raznatovic. Ce dernier est un caïd local et sera plus tard mieux connu sous le pseudonyme d’Arkan, chef de la milice des « Tigres », qui commettront de nombreuses exactions durant les guerres des Balkans.

La rivalité sportive des deux clubs (ils se battent régulièrement pour le titre de champion national depuis le début des années 80), le contexte politique, et la présence de deux groupes de supporters nationalistes font que ce match se déroule dans une atmosphère très tendue. Le jour même, 3000 Delije se rendent en train à Zagreb et commettent dans un premier temps des exactions en centre-ville. Puis, une fois dans le stade, ils continuent les provocations nationalistes : « Zagreb est Serbe », « nous tuerons Tudjman », le tout nouveau président élu du nouvel état de Croatie, tout juste une semaine avant la tenue du match. La violence monte d’un cran, les sièges sont arrachés et projetés sur les supporters adverses, les BBB. Ceux-ci répondent en tentant d’envahir le terrain mais sont repoussés par la police nationale de Belgrade, à la solde du pouvoir central, qui était restée passive jusque-là. Supérieurs en nombre et malgré les coups de matraque, les BBB forcent le passage et s’apprêtent à en découdre avec le Delije . L’anarchie est alors à son comble sur le terrain, les BBB s’affrontent avec les forces de l’ordre, les joueurs rentrent en courant dans les vestiaires sauf quelques-uns dont Zvonimir Boban, 21 ans, jeune prodige du Dinamo, qui assène un coup de pied à un policier qui frappait un supporter. Ce geste fera de lui une icône absolue en Croatie : une fresque proche du stade Maksimir relate cet incident.  Les affrontements durent 60 minutes. On dénombre 138 blessés ( pas de morts ) ; le match n’aura finalement jamais lieu.

Trois mois plus tard, en Août 1990, la guerre en Croatie comence, avec les supporters de deux camps qui se retouvent, mais cette fois-ci sur le champ de bataille : les « Tigres » d’Arkan côté serbe recrutés en grande majorité dans les Delije et, de l’autre côté , les BBB qui s’engagent en masse dans l’armée croate nouvellement formée. Celle-ci ne disposant pas encore d’enseigne, ils cousent sur leur uniforme le logo du club.[2]

En pleine chute du bloc de l’Est, la dislocation programmée de la Yougoslavie ne pouvait se faire, au vu des pulsions nationalistes à l’œuvre, sans effusion de sang.

Si les chercheurs se disputent, encore, pour savoir si la guerre a véritablement commencé le 13 Mai 1990, cela ne fait aucun doute pour les acteurs des évènements. Ainsi, à l’entrée du stade de Zagreb, une plaque rend hommage « Aux supporters de l’équipe qui, sur ce terrain, ont entamé la guerre contre la Serbie le 13 mai 1990 ».

Par certains aspects, le football peut être perçu comme « une école de la guerre » pour reprendre le terme de Jean-Marie Brohm[3], pour peu que les passions inhérentes au jeu soient transformées en émotions belliqueuses. En Yougoslavie, dans les années 80, peut-être plus qu’ailleurs en Europe notamment, le football a été utilisé à des fins politiques et nationalistes.

En effet, à la mort de Tito le 4 mai 1980, l’équilibre de la République Fédérale yougoslave est fragile. Le processus d’éclatement est en marche, les crispations identitaires s’intensifient et chaque fédération sportive, toutes disciplines confondues, reprend à son compte le prestige lié au sport yougoslave. La politisation des groupes de supporters date de ce moment-là. En affirmant leur attachement à leur club, les supporters manifestent de plus en plus de sentiments d’appartenance communautaire. Ainsi, des drapeaux interdits par le régime communiste apparaissent-ils en tribune : drapeau de la Serbie royale ou celui de la bannière croate du régime oustachi.

Bien conscients du pouvoir des tribunes, les dirigeants politiques jouent sur cette ferveur pour asseoir leur légitimité.

[1]

[2] https://lagrinta.fr/dinamo-zagreb-etoile-rouge-de-belgrade-1990-foot-declencha-guerre&7245/

[3]Chapitre 1 LA passion foot : un opium du peuple, P30 in « Le football, une peste émotionnelle » JM Brohm, Marc Perelman, 369P  Folio Actuel 2011