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La CAN 1982 et l’humiliation du colonel Kadhafi

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La CAN 1982 et l’humiliation du colonel Kadhafi

En Libye, dans les années 1960, un profond mécontentement populaire à l’égard du régime monarchique du roi Idris Ier engendre un coup d’État mené par les forces armées libyennes en 1969. Le colonel Mouammar Kadhafi, officier des forces armées libyennes, s’empare du pouvoir, un pouvoir qu’il exerce de manière extrêmement personnelle, en dehors de tout cadre temporel ou constitutionnel.

Chef d’État de la République arabe libyenne, puis Guide de la Révolution de la Grande Jamahiriya arabe libyenne populaire et socialiste à partir de 1980, le colonel Kadhafi exerce, de 1969 à 2011, un pouvoir autoritaire, fondé sur un culte de la personnalité dont les limites sont
poussées à l’extrême. Du 5 au 19 mars 1982, la 13e édition de la Coupe d’Afrique des Nations se tient en Libye, qualifiée d’office pour la compétition en sa qualité de pays organisateur. Il s’agit de la première participation de la Libye à la CAN. Évoluant à domicile, les « Chevaliers de la Méditerranée » espèrent inscrire une première ligne à leur palmarès. Mais l’enjeu, pour le colonel Kadhafi, vient au-delà du terrain : il s’agit pour le dirigeant libyen de se servir de cet évènement et de la victoire finale libyenne, dont il ne doute en aucun cas, pour renforcer le culte de sa propre personnalité, et donner du poids géopolitique à une Libye dont il a fait l’un des fers de lance de l’anti-occidentalisme. Mais force est de constater que la compétition s’est avérée être un camouflet pour le colonel Kadhafi.

La politique étrangère du colonel Mouammar Kadhafi se caractérise notamment par un tiers-mondisme assumé et un anti-impérialisme virulent. À l’occasion de la 13e édition de la Coupe d’Afrique des Nations, les positions du Guide de la Révolution entrent en collusion avec le football. Pour accueillir au mieux l’évènement, la Libye construit un stade dans la capitale Tripoli, et le colonel Kadhafi décide du nom bien particulier de ce stade : le Stade du 11 Juin. Ce nom fait référence à la date du 11 juin 1970, date à laquelle les forces armées américaines quittent les bases militaires qu’elles occupaient en Libye, et notamment la base militaire de Wheelus Field, laquelle était le fruit d’un accord militaire passé avec le régime monarchique du roi Idris Ier. Il existe un étroit parallélisme avec la nomination du stade inauguré à Benghazi, appelé le Stade du 28 Juin, date qui correspond au retrait des forces armées britanniques de Libye. Avec les noms choisis pour les deux stades qui accueilleront la compétition, l’instrumentalisation du football et de la 13e édition de la CAN à des fins de propagande est ainsi entamée, bien avant le début de la compétition.

La 13e édition de la Coupe d’Afrique des Nations réunit 8 équipes : l’Algérie, le Cameroun, l’Éthiopie, le Ghana, la Libye, le Nigeria, la Tunisie, et la Zambie. La sélection libyenne est la seule de ces 8 nations à participer à la CAN pour la première fois de son histoire. Entraînée par le Hongrois Bela Gotl, elle ne fait pas figure de favorite, mais a l’avantage d’évoluer à domicile, et peut s’appuyer sur des joueurs tels qu’Ali Al-Beshari ou Fawzi Al-Issawi. Le colonel Kadhafi, quant à lui, voit déjà la Libye remporter son premier trophée majeur, et montrer au monde entier la force de frappe d’un régime qu’il a façonné et dont il veut faire l’un des centres névralgiques des rapports de forces géopolitiques, à l’heure de la guerre froide et de l’émergence du Tiers-Monde. La perspective de remettre personnellement le trophée à sa sélection dans son propre stade, tout comme l’avaient avant lui fait le Duce Benito Mussolini (Italie, Coupe du Monde 1932), le Shah Mohammed-Reza (Iran, Coupe d’Asie 1976) ou Jorge Videla (Argentine, Coupe du Monde 1978), le fait saliver. Pour lui, il est clair que la Libye triomphera.

Le 5 mars 1982 marque l’ouverture de la 13e édition de la Coupe d’Afrique des Nations. Après une cérémonie au cours de laquelle le colonel Kadhafi fait une démonstration retentissante des discours virulents à l’égard des pays occidentaux et de l’apartheid en Afrique du Sud dont il a le secret, place au terrain et au jeu. La Libye est dans le groupe A, en compagnie du Cameroun, du Ghana, et de la Libye. Le groupe B oppose l’Algérie, l’Éthiopie, le Nigeria, et la Zambie. Le premier match des Chevaliers de la Méditerranée les oppose au Ghana, vainqueurs de la compétition 4 ans auparavant, et faisant partie des favoris de cette 13e édition. Mais la Libye veut entrer dans sa compétition de la plus belle des manières et commencer à se frayer un chemin vers la finale, tout en se jaugeant face à un adversaire de valeur.

À la 28e minute de jeu, c’est pourtant le Ghana qui ouvre le score, par George Alhassan. Mais la Libye réagit en deuxième mi-temps, avec l’égalisation de Jaranah à la 58e minute, puis le but de Fawzi Al-Issawi à la 76e minute. La Libye semble tenir sa première victoire en CAN, mais c’est sans compter sur l’égalisation d’Opuku Nti à la 89e minute. Le score n’évoluera plus, le scénario est cruel pour la Libye, mais le match nul est logique, et la Libye conserve toutes ses chances de qualification pour le tour suivant. Quatre jours plus tard, le 9 mars, c’est la Tunisie qui se présente sur la route des Libyens. Face aux Aigles de Carthage, les Chevaliers de la Méditerranée frappent à la fin des deux mi-temps : une première fois à la 42e minute (but c.s.c. du milieu de terrain tunisien Kamel Seddik), et une deuxième fois à la 83e par l’intermédiaire d’Al Al-Bor’osi. À la surprise générale, la Libye l’emporte et prend une sérieuse option pour la qualification. Le 12 mars, la Libye assure sa qualification au terme d’un match nul sans saveur face au Cameroun (0-0), et finit par la même occasion en tête du groupe A, devant le Ghana.

Pour sa première participation à la CAN, la Libye réussit l’exploit de sortir des poules et de se hisser en demi-finale. Mais poussée par tout un peuple et surtout par le Guide de la Révolution, la sélection libyenne ne veut pas, ne peut pas s’arrêter là. Les demi-finales ont lieu le 16 mars 1982. La première voit le Ghana difficilement se défaire de l’Algérie (3-2 a.p.). La deuxième demi-finale oppose la Libye à la Zambie. À la 29e minute de cette rencontre, la Zambie ouvre le score par l’intermédiaire de son attaquant Peter Kaumba, mais la Libye réagit rapidement en égalisant par Ali Al-Beshari (38e minute). La deuxième mi-temps est indécise, la Zambie domine mais ne parvient pas à tromper la vigilance du portier libyen. Alors que la prolongation semble se profiler, Ali Al-Beshari sort de sa boîte à la 84e minute et inscrit le deuxième but de la Libye. Le score n’évoluera plus, la Libye se hisse en finale et commence doucement à rêver du trophée.

L’exploit est en marche. Le 19 mars, dans un Stade du 11 Juin chauffé à blanc, l’affiche de la finale est exactement la même que celle qui avait ouvert la compétition : Ghana – Libye. Après avoir échoué en phases de poules lors de la précédente édition, le Ghana retrouve la finale de la CAN, qu’il a déjà remporté à trois reprises, face à une Libye dont la présence à ce niveau est totalement inédite ; mais les Chevaliers de la Méditerranée sont prêts à dresser leurs boucliers face aux offensives des Black Stars. Après la cérémonie de clôture et le discours de Mouammar Khadafi, lequel prend place dans la tribune présidentielle, attendant le moment où il remettra lui-même le trophée à la sélection libyenne à l’issue de la rencontre, les deux équipes pénètrent sur le terrain, les Libyens tout de verts vêtus, les Ghanéens en blanc.

Le match débute dans une ambiance électrique, que l’attaquant George Alhassan vient calmer à la 35e minute : profitant d’un tir repoussé par le gardien libyen Ramzy Al-Kouafi, Alhassan surgit au cœur de la surface de réparation pour propulser le ballon au fond des filets, permettant ainsi au Ghana de prendre les devants. Mais depuis le début de la compétition, la Libye a montré qu’elle avait de la ténacité. À la 70e minute, après un long ballon envoyé dans la surface de réparation ghanéenne, le ballon revient sur Ali Al Beshari qui s’y reprend à deux fois pour tromper Michael Owusu, mais ramène bien le score à 1-1, provoquant une véritable explosion de joie dans les tribunes de l’arène tripolitaine. Le score n’évoluera plus. C’est donc la séance de tirs au but qui décidera du vainqueur de la 13e édition de la CAN. Cette séance est des plus indécise : les cinq premiers tireurs ghanéens (Lamptey, Alhassan, Paha, Asaase, Abbrey) et libyens (Al-Beshari, Sola, Al-Ajeli, Ben-Suleiman, Al-Farjani) convertissent tous leurs tentatives. Sixième tireur ghanéen, Mensah se présente face à Ramzy Al-Kouafi, et rate son tir !

La sélection libyenne se retrouve avec une balle de match, une balle de première CAN, une balle de premier trophée, une balle pour permettre au colonel Kadhafi de mettre en scène sa propre personnalité dans une cérémonie protocolaire qu’il a probablement orchestrée de bout en bout. C’est à Ghonaïm que revient la tâche d’envoyer la Libye sur le toit du continent africain. Le Stade du 11 Juin retient son souffle. Ghonaïm s’élance…et échoue ! Le scénario est cruel pour le peuple libyen, les deux équipes sont à égalité parfaite. Quarshie convertit son tir au but pour le Ghana, Jaranah l’imite pour la Libye. Nouvelle égalité. Afriyie, huitième tireur ghanéen, convertit sa tentative. C’est au tour de Zeiyu de tirer pour la Libye. Zeiyu s’élance…et rate sa tentative ! Le match s’achève, le Ghana remporte sa 4e CAN (1-1, 7 t.a.b à 6), dans un Stade du 11 Juin dont la déception est palpable. La Libye n’aura pas démérité, mais sera tombée face à une équipe plus expérimentée, et, en définitive, plus talentueuse. Mince consolation, le joueur libyen Fawzi Al-Issawi sera élu meilleur joueur de la compétition.

Après Benito Mussolini remettant le trophée à la Squadra Azzura lors du Mondial 1934, après Mohammed Reza Pahlavi, le Shah d’Iran, remettant le trophée à la sélection iranienne lors de la Coupe d’Asie de 1976, après Jorge Videla remettant le trophée à la sélection argentine lors du Mondial 1978, le colonel Kadhafi se voyait déjà être le 4e dirigeant autoritaire du XXe siècle à remettre un trophée à sa sélection lors d’une compétition de football. La portée symbolique de cette image eût été importante. La victoire de la Libye aurait marqué la victoire d’un régime, et validé la politique d’un homme qui entendait faire de sa nation l’un des leaders du Tiers-Monde. Mais cela n’a pas eu lieu. En plus d’avoir vu la sélection libyenne s’incliner, le colonel Kadhafi, à contrecœur, doit remettre le trophée en mains propres à la sélection ghanéenne, qui est venu triompher sur les terres de la Révolution. Il s’agit d’un énorme camouflet pour le colonel Kadhafi. Pour un dirigeant politique, cette remise de trophée n’a peut-être jamais été aussi humiliante qu’en ce 19 mars 1982.

"Je n'ai pas besoin de trophée pour savoir que je suis le meilleur" : Zlatan Ibrahimovic, Jean Exilus, même philosophie.

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