La montée en puissance du foot féminin hexagonal

« Je ne parle pas de foot avec les femmes, c’est ma vision des choses. Qu’elles retournent à leurs casseroles ». Il y a quelques semaines, revenait 50 ans en arrière en s’offrant une sortie médiatique des plus machistes. Une déclaration qui a fait tâche, surtout venant de la part d’un représentant de l’Olympique Lyonnais, club dont sa section féminine domine outrageusement ses adversaires en France et en Europe. C’est que le football féminin français est en pleine progression actuellement, au point de faire partie des nations phares du continent, tant pour ses clubs, avec un OL vainqueur des 2 dernières Ligues des Champions (elles viseront une 3ème victoire consécutive dans cette compétition le 23/05 face à Wolfsburg), que pour sa sélection, favorite de l’Euro 2013 en Suède.

Cette montée en puissance s’est faite progressivement. Pour y parvenir, la FFF et les différents clubs français ont consentis de gros efforts, notamment au niveau de la formation des joueuses, pour leur permettre de rattraper leur retard sur des concurrentes telles que l’Allemagne, le Japon ou les Etats-Unis, sélections phares de la discipline. La performance est d’autant plus que grande que les moyens et les infrastructures sont à des années lumières de ceux dont leurs homologues masculins peuvent disposer, mais aussi loin de ce qui peut se faire en Allemagne ou en Angleterre. Néanmoins, le football féminin hexagonal se porte de mieux en mieux et deux facteurs permettent de confirmer cette montée en puissance : la qualité de son Championnat, ainsi qu’un intérêt croissant des médias et du public pour son équipe nationale, même si on peut y émettre un petit bémol quant à la réelle attractivité d’un football féminin qui a besoin d’icônes pour exister.

Un championnat dominé par l’OL en phase de professionnalisation

Le Championnat de France de football féminin dans sa forme actuelle (il contenait par le passé plusieurs poules régionales puis des phases finales), appelé aujourd’hui D1 féminine (National 1A par le passé) a été créé en 1992. Dans ce championnat à 12 équipes, c’est l’OL qui fait la loi, et ce depuis 2007. En effet, le club dispose de moyens financiers et techniques bien supérieurs à la majorité de ses concurrentes qui lui permettent d’attirer les meilleures joueuses françaises et internationales. Son concurrent principal, Le FCF Juvisy, est un club qui dispose de moyens largement inférieurs. Néanmoins, ce club se maintient au haut niveau grâce notamment à son centre de formation très performant, tout en essayant de se donner davantage de moyens (la saison prochaine, le club devrait proposer à chacune de ses joueuses un contrat fédéral à mi-temps ainsi qu’un emploi à horaires aménagées afin que chaque joueuse de l’effectif puisse bénéficier de conditions optimales). Pour ce qui est des concurrents de ces deux équipes, on peut citer le PSG, en train de monter en puissance (2ème cette saison), ou encore le Montpellier de Loulou Nicollin, qui fait partie des clubs pro historiques de la division. Cette saison, l’OL a outrageusement dominé ses poursuivantes (19 matchs de championnat, 19 victoires !) françaises et européennes. Au vu de ces résultats, tout porte à croire que nous avons à faire à un championnat dénué d’intérêt ou alors à deux vitesses, et c’est probablement vrai (pour les deux vitesses)… du moins pour le moment.

En effet, l’émergence du football féminin a entraîné un (re)gain d’intérêt des clubs pro masculin (à moins que ce soit l’inverse), si bien qu’aujourd’hui, ces clubs sont en train de constituer leur équipe féminine. Cette saison, sur les 12 équipes engagées, il y avait l’OL, le PSG et Montpellier donc, mais aussi Guingamp, Saint-Etienne et Toulouse. Dans les divisions inférieures, des clubs comme Nancy, Lille, ou l’OM sont en train de grimper les échelons régionaux petit à petit, et d’après une étude réalisée conjointement par le cabinet Ernst & Young et l’UCPF, 1 club pro sur 2 disposerait d’une section amateur, et 1 club sur 6 d’une section professionnelle (2ème Baromètre Foot Pro 2012). Le fait que les clubs pro s’intéressent au football féminin ne peut qu’être positif pour son développement. A terme, l’objectif à poursuivre serait que chaque club professionnel dispose de sa propre section féminine. Cela a déjà été évoqué par le Président de la FFF Noël Le Graët, et il ne serait pas surprenant que cela le devienne dans un futur proche. Avec des clubs dotés de davantage de moyens sous l’impulsion des clubs professionnels, avec un championnat plus ouvert, tous les voyants sont aux verts pour que la 1ère division féminine devienne l’un des championnats les plus relevés, voire le plus compétitif du moment, après avoir rattrapé un retard conséquent sur ses devancières britanniques, allemandes ou suédoises, pionnières en la matière sur le vieux continent.  Et les premiers bénéficiaires de cette qualité de jeu en serait bien sur la sélection nationale, qui progresse de saison en saison.

Un public au rendez-vous… pour les bleues

83 000 licenciées contre 900 000 en Allemagne Cliquer pour tweeter

Pour se développer, le foot féminin a besoin de soutien, que ce soit de la part du public présent dans les stades, ou encore des chaînes de télé diffusant ces rencontres. Alors que le nombre de licenciées en France est encore bien trop faible, en comparaison des licenciées allemandes (en 2012 : 83 000 en France contre 900 000 en Allemagne), le public est au rendez-vous, du moins en ce qui concerne les matchs de la sélection nationale, dirigée avec brio par Bruno Bini. A chaque rencontre internationale jouée à domicile, les bleues attirent généralement entre 12 000 et 20 000 spectateurs dans des stades bien remplis et acquis à sa cause. La Ligue des Champions attire aussi selon les rencontres, puisqu’avec près de 22 000 spectateurs le mois dernier, l’OL a battu le record d’affluence pour un match féminin de club (face à Juvisy, pour la demi-finale aller de Ligue des Champions). Cela reste encore loin des affluences sur sol allemand (45 000 pour un match international, record en Europe), mais cela prouve qu’il existe un public pour ces rencontres. Un bémol cependant : si le public est régulièrement présent pour supporter les bleues ou les grosses rencontres en Ligue des Champions, on ne peut pas en dire autant en ce qui concerne la D1. Les chiffres sont beaucoup moins idylliques, puisque l’on estimait l’affluence moyenne en D1 à un peu plus de 620 spectateurs sur la saison 2011-2012. Des chiffres qui peuvent néanmoins s’expliquer par le manque de communication autour du championnat et des stades aux capacités réduites.

Hormis un public plus présent pour les rencontres internationales, la télévision joue quand même un rôle prépondérant dans la promotion du football féminin hexagonal. Un rôle confirmé par les excellents résultats obtenus par les chaînes de la TNT lors des derniers évènements internationaux. La chaîne Direct 8, qui détient les droits de diffusions de l’équipe de France jusqu’en juillet 2014, a par exemple réalisé de bons scores lors de la Coupe du Monde 2011, s’offrant à l’époque un record d’audience de la chaîne et de la TNT (battu depuis). C’était lors de la demi-finale opposant les bleues aux Etats-Unis (1ère au classement Fifa). Une année plus tard aux Jeux Olympiques de Londres, c’est France 4 qui réalisera un bon score, avec notamment une pointe à 2,5 millions de téléspectateurs lors de la demi-finale du tournoi face au Japon. Quant à W9, qui a acquis les droits du prochain Euro en Suède, on se frotte déjà les mains à l’idée de réaliser un nouveau record d’audience. Des chiffres importants qui confirmeraient un intérêt croissant pour les bleues ? Pas sûr, car l’équilibre reste très fragile. Si le public suit en effet davantage l’équipe de France Féminine, il ne s’intéresse qu’aux rencontres de grande compétition, ou alors aux matchs diffusés en prime. Ainsi D8, confronté à des audiences médiocres lors des diffusions de rencontres en journée, a pris la décision de ne diffuser que celles en prime, rétrocédant les droits de certaines rencontres à Eurosport. Concernant la diffusion de la D1, seules 16 rencontres ont été retransmises cette saison, entre France 4 et Eurosport, et on est très loin de retrouver l’engouement qui existe pour les bleues.

Une nation en quête d’icônes

Pour continuer à populariser davantage un sport qui souffre de la comparaison avec ses homologues masculin, il y a besoin que le public puisse identifier quelles sont ses meilleures joueuses afin de pouvoir les apprécier, les valoriser, au point d’aller les supporter au stade ou devant son canapé. Ainsi dès le mois d’avril 2009, une campagne de pub avait été tournée afin d’obtenir davantage de soutien de la part du public. Quatre joueuses de l’équipe de France (Sarah Bouhaddi, Gaëtane Thiney, Corine Franco et Elodie Thomis) avaient ainsi posé nues suite à une qualification pour la Coupe du Monde 2011 qui n’avait suscité que très peu d’enthousiasme. Le message du spot publicitaire, quant à lui, se passait de commentaire : « Faut-il en arriver là pour que vous veniez nous voir jouer ? ». Comme si le football féminin souffrait du manque de reconnaissance du public pour une sélection qui ne s’était jamais portée aussi bien. C’est qu’en France, le rapport à la « femme sportive de haut niveau » n’a pas encore passé le cap qu’il se doit de passer pour évoluer positivement (Monsieur Lacombe étant là pour nous le rappeler). Pour que la popularité du football féminin augmente, il faut à tout prix lui apporter une nouvelle impulsion médiatique qui permettra à toute une génération de s’intéresser au football féminin. Cela passera bien entendu par des succès en compétition internationale, comme à l’Euro 2013, mais aussi et surtout par la « création » d’icônes sportives. Les Louisa Necib, Camille Abily, Gaëtane Thiney et autres Marie-Laure Délie doivent être les porte-étendards de cette génération, le public doit s’identifier à elles pour avoir envie de les suivre. C’est en quelque sorte aussi, aux médias de « forcer » ce travail, ce qui n’est pas évident vu la mentalité française surtout lorsqu’on la compare à celles des plus grandes nations, qui ont bien compris cet enjeu.

Pelé avec des jupes Cliquer pour tweeter

Les Etats-Unis, par exemple n’ont pas de problème lorsqu’il s’agit de créer une icône. Avec en prime un gros avantage puisque pendant très longtemps, le nombre de femmes licenciées était supérieur à celui des hommes. Les américains sont aussi sans égal lorsqu’il s’agit de « créer » une idole, notamment parce que culturellement son public aime à s’identifier à des héros, peut-être davantage encore que les autres nations. Ainsi, la première et plus grande légende du football féminin, Mia Hamm (aujourd’hui retraitée), était américaine. Aujourd’hui, c’est la gardienne qui est la nouvelle icône du soccer. Une star Outre-Atlantique, qui participe même au programme américain de l’émission « Danse avec les stars » en 2011, qui publie une autobiographie à succès en 2012 (classée 3ème par le New-York Times, dans la catégorie non-fiction, record pour un livre sur le foot) et pose nue pour le magasine ESPN. Au Brésil en revanche, on a plutôt insisté sur les talents de joueuse de , sacrée 5 fois de suite meilleure footballeuse du monde par la Fifa et considérée au brésil comme la « Pelé avec des jupes ». Véritable icône, elle est même la seule femme à avoir laissé son empreinte de pied dans le ciment du stade Maracana, privilège accordé aux plus grands footballeurs brésiliens,  preuve de la reconnaissance du peuple pour sa joueuse. Au Japon, Homare Sawa n’est pas en reste. La milieu de terrain et capitaine nippone, grande artisane du titre de championne du monde acquis en 2011, est devenu l’expression parfaite du personnage de « Captain Tsubasa » selon Takahashi Yôichi, qui n’est autre que le créateur de ce manga mythique (« Olive et Tom » en version française). Vous l’aurez bien compris, c’est probablement ce culte de la personnalité qui manque peut-être à la France. Si cela peut choquer puisque l’essence même d’un sport comme le football passe avant tout par la force d’un collectif, pouvoir s’identifier à des personnalités fortes apporte le supplément nécessaire pour fédérer et passionner les foules.

Malgré de nombreux points positifs, le soutien relatif d’un public qui ne suit que les grandes compétitions ainsi que le peu d’investissement des médias pour développer l’image des meilleurs joueuses permet de soulever une question ô combien importante ? Existe-t-il réellement un public en France intéressé par le foot féminin ? Ce public ne suivrait-il pas simplement le football féminin parce que leurs homologues masculins ont été, aux yeux d’une majorité de français, la risée du monde du foot des 4 dernières années ? Si le foot féminin a bénéficié, il est vrai, d’un effet d’empathie par opposition à un football masculin sans cesse décrié pour ses excès et ses caprices, on voit bien que la greffe ne prend pas lorsqu’il s’agit d’aller suivre les exploits d’un Juvisy en Coupe d’Europe ou en Championnat.

En étant optimiste, ce manque d’engouement et de moyens pour le football de club semble être la seule véritable menace qui pèse sur le football féminin hexagonal, même s’il s’agit en réalité d’une menace qui plane sur l’ensemble du football en France, dont on sait qu’il ne suscite que très peu d’intérêt. Malgré cela, le niveau général de son football est en constante progression et on ne peut que s’en réjouir, les résultats des clubs en Coupe d’Europe (2 clubs en demi-finale de LDC) et ceux de la sélection sont là pour le prouver. En fin de compte, le football féminin français est en train de grandir positivement, et on sent qu’il ne lui manquerait plus qu’une victoire dans une grande compétition pour passer à la vitesse supérieure, construire ses propres icônes et voir la France au niveau des meilleures équipes mondiales. Dans ces conditions, il semblerait que l’Euro 2013 arrive à point nommé pour confirmer cette montée en puissance. Réponse le 28 juillet prochain, à Solna.

Jonathan Maulien

Passionné de football depuis tout petit, je crois que depuis le début j’aime autant le regarder que le pratiquer. Mes premiers souvenirs télévisuels remontent à 1996 et l’Euro en Angleterre, puis bien évidemment la Coupe du Monde 98. Mon regard n’a vraiment changé qu’à partir de 2004-2005, où je me suis vraiment mis à m’intéresser au football différemment et au moment ou j’ai eu mon premier Football Manager.

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